François Ozon - site officiel

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Entretien avec Romain Duris

Comment êtes-vous arrivé sur le projet d’une nouvelle amie ?

François Ozon m’a appelé pour me dire qu’il voulait me parler d’un rôle : « Je pense que ça risque de te plaire car j’ai entendu que tu avais envie de jouer une femme ». Et c’était vrai. Cette envie remonte à mon enfance, quand ma grande sœur me déguisait en fille pour aller dîner en famille ou chez des amis de mes parents. J’étais sa poupée et j’adorais ça. Peut-être que ce plaisir basique d’être en fille était déjà une façon d’être comédien !

Qu’est-ce qui vous plaisait dans cette histoire ?

J’aimais beaucoup que le culot de cette transformation en femme soit introduit par un deuil, filtré par les yeux de Claire et rendu possible par un sentiment d’amitié, puis d’amour. Le travestissement de David en Virginia est amené avec de la profondeur et de la pudeur, ce n’est pas juste un gag, ou une performance d’acteur. J’adore l’étincelle du départ, que David dise très sincèrement à Claire qu’il se déguise parce que c’est sa manière de remédier au manque maternel qu’éprouve sa fille. Son désir de travestissement est bouleversant et cohérent avec tout son être, il répond à une motivation humaine et généreuse.

Et même quand sa motivation devient plus personnelle, il vit son plaisir avec une grande pureté, une innocence...

Oui, même quand Claire lui reproche de se travestir uniquement pour son plaisir à lui, j’ai essayé de le rendre le plus sincère possible, de jouer premier degré. J’avais envie de passer par quelque chose d’honnête, d’humain. Je ne voulais pas enfermer le personnage dans une problématique trop singulière, j’avais envie que le film parle à beaucoup de gens, qu’il ouvre des portes, pose la question du genre de manière large : oui, on peut être humainement attiré par un autre genre, et il n’y a aucun problème à ça.
Dans la scène où David avoue avoir pris du plaisir à habiller le corps de sa femme morte, l’aspect morbide aurait pu prendre trop d’importance mais j’étais arrivé à un moment où je ressentais Virginia avec tant d’immédiateté et de cohérence, intérieurement, que je n’éprouvais même plus le besoin de justifier que le travestissement est avant tout pour elle un espace de liberté, de plaisir...

... Et vous réussissez complètement à nous communiquer ce plaisir...

Je l’éprouvais tellement en moi-même que je crois que ça se voit. Quand je suis arrivé aux essais, je savais que j’aurais ce plaisir. Que François me choisisse ou pas, peu importe, ce bonheur jouissif ne pouvait être remis en question, et je pense que c’est ça qu’il a vu, avant de voir si les perruques m’allaient bien ou pas.

Le travestissement, plus que le sujet du film, est un moyen d’incarner la différence, qu’il s’agit de dépasser par amour...

Oui, ce film est aussi une grande histoire d’amour. L’amour n’est pas là au départ de l’histoire entre Claire et David, mais la mort de Laura, le désir de travestissement de David et la relation clandestine qui en découlent font éclore un sentiment autre que celui de l’amitié. David n’est pas amoureux de Claire, mais Virginia va tomber amoureuse de Claire. Le film montre que dans une histoire d’amour, peu importe le genre de celui qu’on aime.

Selon vous, la fin du film est-elle utopique ou réaliste ?

Je la trouve totalement crédible, naturelle. Elle est une réponse aux revendications des réfractaires au mariage pour tous... Ils peuvent penser ce qu’ils pensent et faire le nombre de manifs qu’ils veulent, on ne peut pas aller contre ces évolutions. La vie est dans ce mouvement de liberté et d’amour.

Vous êtes-vous documenté sur le travestissement pour préparer votre rôle ?

François m’avait demandé de voir Crossdresser de Chantal Poupaud et Bambi de Sébastien Lifshitz. Cette transsexuelle totalement assumée est très émouvante. Sa féminité ne joue pas uniquement sur le côté sexuel, la drague, le désir. Elle est plus large et intérieure, voire même maternelle. Sa plénitude et sa douceur m’ont beaucoup inspiré pour mon rôle.
Je n’avais pas envie de rencontrer des travestis, mais juste avant le tournage, j’en ai croisé un dans la rue et j’étais très heureux. Elle avait de belles jambes, elle aurait vraiment pu être une Virginia dans sa façon libérée d’être femme !

Et physiquement, comment vous êtes-vous préparé ?

Avec la coach et chorégraphe Chris Gandois, j’ai travaillé ma démarche, mes manières, comment me servir de mon corps. J’ai mené cet exercice sans trop en parler avec François. J’ai senti que ça pouvait lui faire peur car il voulait aussi de la maladresse chez David se transformant en Virginia. Mais j’avais besoin d’une certaine aisance. Et puis on ne tournait pas le film dans l’ordre chronologique : comment faire si, au bout de cinq jours, on tournait une scène de la fin du film, dans laquelle je devais être parfaitement naturelle en femme ?!
J’ai donc appris à marcher avec des talons, à m’asseoir à une table en croisant les jambes... C’était surtout une question d’aisance. Je savais que trouver les bons gestes de Virginia,sans les marquer trop, allait me permettre de ressentir le personnage et sa féminité, de parler avec sa voix, qu’elle soit grave ou plus aiguë, peu importe. Une chose était sûre, je ne voulais pas faire la folle, c’était une mauvaise piste, on était d’accord là-dessus avec François. Il ne fallait pas qu’on puisse se moquer de Virginia, il fallait que le rire soit véhiculé non par le changement de genre mais par les situations, comme par exemple quand David doit cacher devant sa belle-mère qu’il a du rouge à lèvres et fait semblant d’aller vomir.

Comment avez-vous appréhendé le look fluctuant de votre personnage ?

Au départ, je ne comprenais pas trop les choix de robes, je les trouvais bizarres, elles me boudinaient. Mais j’avais confiance, je connaissais le travail de la costumière Pascaline Chavanne sur les précédents films de François, je savais qu’elle avait du goût et je n’intervenais pas trop.
Il y avait un dosage à trouver dans la féminité de Virginia. À la fin du film, on la retrouve en jean, ses cheveux sont plus foncés... Elle est une sorte de Mick Jagger au féminin alors que le scénario pouvait laisser penser qu’elle allait être une Lauren Bacall ! Mais sa féminité a sans doute gagné en intériorité.
Gill Robillard, la maquilleuse, était dans la même finesse que Pascaline. C’est bien le premier film où j’adore le maquillage et je n’avais aucun problème à me lever deux heures avant les autres. J’ai joué mon rôle d’actrice à fond !

Vous avez aussi maigri...

Au départ, François avait comme référence « Casa Susanna », un livre de photos de travestis américains plutôt bien en chair. Dans le scénario, il était d’ailleurs précisé que j’étais à l’étroit dans les vêtements de Laura. Mais quand j’ai commencé à travailler avec Chris, je me suis dit que je ne voyais pas le rapport intérieurement entre un peu de graisse et la femme en moi ! Cette sensation ne m’aidait pas. J’avais besoin au contraire d’avoir la taille fine. Car je sais que j’ai une taille fine, elles le disent toutes ! Alors quand même, je n’allais pas jouer une femme sans m’en servir ! Et j’ai donc fait un régime pour la sentir mieux. Et puis maigrir affinait mon visage.

On parle beaucoup de Virginia, mais... David ?

La complexité était justement de jouer David, c’est là que se posaient les vraies questions. La lecture simple aurait été de le
jouer en opposition à Virginia : triste, en homme brisé, sombre. Et quand il est en Virginia, c’est la lumière qui revient. Mais je n’avais pas envie de ça. Ni d’accentuer sa virilité. David ne se transforme pas en Virginia pour fuir le chagrin ou la frustration mais pour mieux se trouver. Et trouver son plaisir.

Comment décririez-vous la façon de travailler de François Ozon ?


La première chose que je mentionnerais, c’est son impatience ! Je trouve que cette urgence va bien au cinéma, elle donne une dynamique, évite les milliers de questions qu’on peut avoir, permet d’avancer vite, de ne pas s’enterrer. Je crois que cette impatience découle aussi du fait qu’il cadre lui-même. Une scène à peine terminée, il est déjà parti sur la suivante ! Pour les acteurs, c’est génial, on n’attend pas, mais pour les techniciens, c’est chaud. C’est la première fois que je travaillais avec un metteur en scène qui cadre lui-même, j’ai beaucoup aimé cette proximité.
J’ai aussi été étonné à quel point François laisse faire certaines choses – et rassuré quand je l’ai vu intervenir sur des points très précis. Il a une grande lucidité, il sent très bien quand la sauce prend ou pas, quand l’émotion, la vérité, le naturel ou la vie passent à l’intérieur des scènes. Il est très vigilant là-dessus. Et il sait les plans dont il a besoin. Il n’arrose pas dans tous les axes pour être peinard au montage et avoir toutes les possibilités. Il fait de vrais choix sur le plateau et ça aussi c’est très agréable pour les acteurs.

Et travailler avec Anaïs Demoustier ?

Je l’avais rencontrée lors d’essais pour un autre film, je voulais absolument qu’elle ait le rôle, mais elle n’avait pas été retenue. Je savais qu’elle était canon et je n’ai pas été déçu ! C’est fou à quel point elle est juste, comment les choses passent sur son visage...

Incarner une femme vous a-t-il permis d’explorer une facette de vous que vous ne connaissiez pas ?

Quand François m’a demandé quel était mon meilleur profil, impossible de lui répondre, mais j’ai adoré me poser ces questions, être conscient qu’un de mes profils renvoyait plus de masculinité que mon trois quart, où le nez se gomme un peu. Je frôlais des questionnements que se posent peut-être plus facilement des actrices, mais qui font entièrement partie de notre métier, même quand on est un homme. On touche tout le temps une fibre de féminité quand on joue. Le fait de s’abandonner à un personnage, à un regard, d’exprimer des émotions... Depuis vingt ans que je fais ce métier, j’essaie de décaler ma part masculine, mais là, d’un coup, j’ai poussé franchement la porte !
Jouer Virginia m’a aussi permis d’accorder plus d’importance au silence, de le ressentir, de le nourrir.Virginia prend son temps pour parler, son silence n’est jamais vide, il existe, il est féminin. Je n’en avais pas peur alors que jusque-là, j’avais tendance à le combler dans l’action physique, ce qui est un handicap. Les acteurs qui me foutent par terre sont souvent ceux qui savent se taire. Quand Niels Arestrup balance une phrase, elle vient de loin, elle est mâchée, digérée... Il y a un silence avant, après, pendant...

Cette expérience vous fait-elle aujourd’hui aborder votre métier différemment ?

Il y a peu d’occasions d’incarner des transformations aussi radicales et celle-ci m’a donné des ailes. Aujourd’hui, grâce à Virginia, je suis moins flippé de prendre mon temps, de vivre pleinement mes personnages.Virginia est l’un des rôles qui m’a le plus marqué. Elle va me manquer !